Vol. 45, No. 1-2 March--June/mars--juin 2000

Articles

Syntaxe et acquisition du français langue maternelle: Introduction 1
Rédacteur invité Daniel Valois

Grammaire et pouvoir global de computation : deux sources de difficultés possibles dans la production des relatives chez les enfants francophones
Cathy Fragman

Un effet du principe C chez l'enfant francophone
Helen Goodluck et Lawrence Solan

Les propositions infinitives indépendantes enfantines et la distribution des pronoms objets en français et en néerlandais
Liliane Haegeman

L'acquisition des pronoms clitiques français par un enfant bilingue français-néerlandais
Aafke Hulk

L'acquisition des clitiques nominatifs et des clitiques objets en français
Celia Jakubowicz et Catherine Rigaut

Les infinitifs racines en langage enfantin
Marie Labelle

Abstracts/Résumés

Grammaire et pouvoir global de computation : deux sources de difficultés possibles dans la production des relatives chez les enfants francophones
Cathy Fragman, Université d'Ottawa

The present study compares relative clause production in French learners and in mature speakers. Previous studies on French postulate deficiencies in children's grammar of relatives in order to explain their defective production (Labelle 1990; Guasti and Shlonsky 1995). However, these studies do not strictly compare child and adult data. A new production task was administered to 25 French learners ages 4 to 7, and to 25 adults. Three types of stimuli were presented in order to elicit subject, direct object and indirect object relatives. Results show that children's performance varies according to the type of stimuli presented, and that the performance of adults is qualitatively similar. These patterns undermine the notion that a given component of UG is either inoperative or unspecified in the developing grammar. Such unsteady lacunae point more naturally to peripheral processing limitations in learners rather than core deficiencies within their grammar proper (cf. Goodluck and Tavakolian 1982).

La présente étude propose une comparaison détaillée de la production des relatives chez l'enfant francophone et chez l'adulte. Les études antérieures imputent aux enfants un manque dans leur grammaire des relatives afin d'expliquer leurs productions erronées (Labelle 1990; Guasti et Shlonsky 1995). Or, ces études ne comparent pas étroitement les productions d'enfants et d'adultes. Des nouvelles données ont été obtenues chez 25 apprentis francophones (4 à 7 ans) et chez 25 adultes. Trois types de stimuli ont été présentés aux sujets afin d'inciter chez eux la production de relatives sujet, COD et COI. Nos résultats révèlent que la performance des enfants varie selon le type de stimuli présenté, et que celle des adultes se manifeste d'une façon qualitativement analogue. Ces tendances s'expliquent en attribuant au jeune locuteur une grammaire des relatives essentiellement équivalente à celle de l'adulte, mais un pouvoir global de computation plus limité (cf. Goodluck et Tavakolian 1982).

Un effet du principe C chez l'enfant francophone
Helen Goodluck, Université d'Ottawa et Lawrence Solan, Brooklyn Law School

We report a study that tests children's knowledge of an effect of Principle C of the binding theory: In the adult grammar of English and French, coreference between a main clause object pronoun and a non-pronominal subject of a sentence-final temporal clause is permitted, whereas coreference between a subject pronoun and the subject of a temporal clause is blocked. In an act-out task, both French-speaking adults and children aged 3--7 were found to be sensitive to the position of a main clause pronoun (subject vs object) in selecting a referent for the subject of a temporal clause, permitting coreference more frequently when the pronoun was in object position. This result replicates earlier work done on English. A sentence judgement task produced clear results only for adults. Results from the act-out suggest that children are relatively inept at integrating non-mentioned participants into their interpretation of sentences. We suggest that children's knowledge of the principle C effect we tested constitutes a "poverty of the stimulus" argument for innateness.

Notre article évalue la connaissance par l'enfant d'un effet du principe C de la théorie du liage. Dans la grammaire adulte de l'anglais et du français, un pronom objet d'une proposition principale peut coréférer avec le sujet non-pronominal d'une proposition subordonnée circonstancielle de temps. Par contre, la coréférence entre un pronom sujet de la proposition principale et le sujet d'une subordonnée circonstancielle de temps n'est pas permise. En utilisant un test de mise en scène, nous avons constaté que les adultes francophones et les enfants francophones âgés de 4 à 7 ans sont influencés par la position (sujet vs objet) du pronom de la proposition principale : ils admettent plus souvent la coréférence du pronom avec le sujet de la subordonnée dans le cas où le pronom est en position objet. Ce résultat correspond à ceux obtenus lors d'expériences menées auprès d'anglophones. Un test de jugement de grammaticalité effectué au cours de notre étude n'a produit des résultats concluants qu'avec les participants adultes. Quelques résultats du test de mise en scène indiquent que les enfants ont de la difficulté à intégrer des participants non-mentionnés dans leurs interprétations. Enfin, le fait que les enfants reconnaissent l'effet du principe C que nous avons testé renforce, selon nous, l'argument d'insuffisance du stimulus en faveur d'un composant inné de connaissances linguistiques.

Les propositions infinitives indépendantes enfantines et la distribution des pronoms objets en français et en néerlandais
Liliane Haegeman, UMR 8528 Silex du CNRS, Université Charles de Gaulle Lille III

This article concerns the distribution of clitics in the child root infinitives in French and in Dutch. In the material studied, subject clitics are absent both from French and Dutch root infinitives; object clitics are present in French root infinitives while remaining absent from Dutch root infinitives. It is proposed that this cross-linguistic difference is related to the difference in the licensing site of the object clitics, which is taken to be AgrO in French and AgrS in Dutch. The hypothesis thus casts doubt on proposals according to which clitics are universally base-generated in specialised functional positions in the structure (Sportiche 1996; Schaeffer 1997).

Cet article concerne la distribution des clitiques sujets et objets dans la proposition infinitive indépendante enfantine (IPE). Le problème est abordé dans une optique comparative, les langues comparées sont le néerlandais et le français. Dans le corpus étudié, les clitiques sujets sont absents des IPE dans les deux langues, tandis que les clitiques objets sont attestés dans les IPE françaises mais sont absents des IPE néerlandaises. Il est proposé que l'asymétrie dans la distribution des clitiques objets dans les IPE de ces deux langues est due à une différence dans le site de légitimation du clitique : en français, le clitique objet est légitimé dans AgrO tandis qu'en néerlandais, il est légitimé dans AgrS. L'hypothèse élaborée remet en question des propositions récentes selon lesquelles il existe un point unique de légitimation des clitiques dans les deux langues (Sportiche 1996; Scaeffer 1997).

L'acquisition des pronoms clitiques français par un enfant bilingue français-néerlandais
Aafke Hulk, Université d'Amsterdam

In this article, the acquisition of French subject and object pronouns by Anouk, a French-Dutch bilingual girl is studied and compared with the acquisition by monolingual French children. At first sight there are no major differences between Anouk and the children discussed in the literature. There are however some indications that the status of the pronouns in Anouk's data is not the same as that in the monolingual data. In Anouk's data, there are no utterances where a quantified nominal subject is doubled by a subject clitic. Consequently, it is impossible to argue that her subject pronouns have the status of agreement markers which they are claimed to have in the case of monolingual children. Moreover, Anouk acquires both subject and object pronouns at roughly the same moment — to what is found for the monolinguals. Finally, Anouk makes position errors with object pronouns which are similar to those found in French L2 acquisition data. It is proposed that this may be due to the (indirect) influence of Dutch, her other language.

Dans cet article, l'acquisition des pronoms sujets et objets chez Anouk, une petite fille bilingue français-néerlandais est étudiée et comparée à celle par des enfants français monolingues. À première vue, il n'y a pas de grandes différences entre Anouk et les enfants discutés dans la littérature, bien que le développement chez Anouk soit un peu plus lent. Il y a cependant des indications que le statut des pronoms n'est pas le même que celui dans les données monolingues. D'une part, les données d'Anouk ne contiennent pas d'énoncés comportant un sujet nominal quantifié doublé par un sujet clitique, ce qui aurait pu indiquer que le sujet clitique a le statut de «marqueur d'accord». D'autre part, il n'y a pas de décalage entre l'acquisition des pronoms sujets et des pronoms objets, contrairement à ce qui a été trouvé chez des enfants monolingues. En outre, Anouk fait des erreurs de position avec les pronoms objets qui rappellent celles faites par les apprenants du français L2. Il est proposé que ces erreurs s'expliquent par l'influence (indirecte) du néerlandais, sa deuxième langue.

L'acquisition des clitiques nominatifs et des clitiques objets en français
Celia Jakubowicz et Catherine Rigaut, CNRS, UMR 8581, Université Paris 5

This article presents and discusses data on nominative and object clitics used by twelve monolingual French-speaking children aged 2;0 to 2;7 years in a spontaneous interaction setting and in an elicited production task. It is shown that nominative clitics surpass object clitics, and that reflexive clitics fare better than accusative clitics. It is argued that these two dissociations are compatible with the computational complexity hypothesis put forth by Jakubowicz and Nash (to appear), applied to the analysis of third person Romance pronominal clitics proposed by Jakubowicz, Nash, Rigaut, and Gérard (1998).

Cet article présente des données sur la production de clitiques nominatifs et de clitiques objets par douze enfants monolingues de langue maternelle française, âgés de 2;0 à 2;7 ans dans une situation d'interaction spontanée et une situation expérimentale de production induite. Les résultats montrent une dissociation entre les clitiques nominatifs et les clitiques objets en faveur des premiers, et une dissociation entre les clitiques réfléchis et les clitiques accusatifs en faveur des réfléchis. Il est argumenté que ces dissociations sont compatibles avec les prédictions de l'hypothèse de la complexité du calcul syntaxique de Jakubowicz et Nash (à paraître), appliquée à l'analyse des clitiques pronominaux de troisième personne des langues romanes proposée par Jakubowicz, Nash, Rigaut et Gérard (1998).

Les infinitifs racines en langage enfantin
Marie Labelle, Université du Québec à Montréal

This article is mostly devoted to a critical review of the main analyses of root infinitives. Confronting these analyses to acquisition data from French, it is shown that an analysis in terms of a "null auxiliary" is more compatible with the data than the alternative hypotheses. However, an analysis in terms of a null or deleted auxiliary raises some difficult questions with respect to the existence and the nature of null elements in child language. Rather than appealing to null or deleted elements, it seems more appropriate to assume that children utterances do not include an auxiliary or a modal and that the corresponding node is simply not projected. An analysis along these lines is developed in the last section of the article.

La majeure partie de cet article est consacrée à une revue critique des principales analyses des infinitifs racines, en les confrontant aux données d'acquisition du français. Il est montré qu'une analyse du type «auxiliaire nul» est plus compatible avec les faits que les hypothèses concurrentes. Une analyse avec auxiliaire nul ou effacement de l'auxiliaire soulève cependant des questions difficiles quant à l'existence et à la nature des éléments nuls en langage enfantin. Plutôt que de postuler la présence d'un élément nul ou l'effacement d'un élément, il semble préférable de supposer que les énoncés enfantins en question ne comportent tout simplement pas d'auxiliaire ou de modal et que le noeud correspondant n'est pas projeté. La dernière section de l'article comporte une proposition d'analyse en ce sens.

 

 


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